La Nuit juste avant les forêts

Bernard-Marie Koltès

Bruxelles - Fribourg - Chaux-de-Fonds

1999-2000 (quatre reprises)

Tu tournais le coin de la rue lorsque je t'ai vu,          il pleut,          cela ne met pas à son avantage quand il pleut sur les cheveux et les fringues,          mais quand même j'ai osé,       et maintenant qu'on est là,   que je ne veux pas me regarder,        il faudrait que je me sèche,          retourner là en bas me remettre en état     -    les cheveux tout au moins pour ne pas être malade,   or je suis descendu tout à l'heure, voir s'il était possible de se remettre en état,     mais en bas sont les cons, qui stationnent : tout le temps de se sécher les cheveux, ils ne bougent pas, ils restent en attroupement, ils guettent dans le dos,        et je suis remonté - juste le temps de pisser - avec mes fringues mouillées,             je resterai comme cela, jusqu'à être dans une chambre :    dès qu'on sera installé quelque part, je m'enlèverai tout, c'est pour cela que je cherche une chambre,               car chez moi impossible, je ne peux pas y rentrer - pas pour toute la nuit cependant  ....

Spectacle encore disponible à la tournée

   

 

Conception et Interprétation: Thomas Israël

Mise en scène: Nicolas Dubois 

Scénographie: David Christophe 

Musique: François Gendre

Lumière: Thomas Kazakos

                 

 

"Le degré d'amour, de tendresse, de compréhension, de solidarité atteint par deux inconnus en une nuit, peut être supérieur à celui de deux êtres parfois pendant toute une vie, dès lors il ne faut négliger aucun moyen d’expression pour ne pas passer à côté de choses essentielles."

Koltès, 1977, correspondances

 

Pourquoi monter La Nuit juste avant les forêts aujourd'hui

La Nuit Juste avant les forêts parle de l'exclusion, de tous les "poussés aux culs" (sic.) du monde qui cherchent un lieu pour dormir, qui cherchent quelqu'un à qui parler.  Elle parle de ces gens qu'on croise la nuit dans les petites rues autour du centre ville et qui nous font peur car ils nous renvoient en miroir la précarité de la vie dans les métropoles, la fragilité du destin humain. 

Ce texte parle de ce qu'est la vie dans nos villes avec ce qu'elle comporte de misère, de cloisonnement, de rejet de l'autre (étranger ou pas), de fascisme et d’idéal, pour finalement nous ouvrir à l'autre.

Car il est impossible de rester indifférent au destin de ce personnage attachant, drôle,  volubile et désorienté.

A travers un destin fictif raconté un soir au théâtre, on entrevoit une myriade de vies croisées auxquelles on n'a pas prêté attention, celles qu'on croise dans la rue mais qu'on ne rencontre pas, qu'on fuit car elles nous montrent notre désœuvrement.

Notre espoir: rendre une humanité à des gens auxquels on la refuse trop souvent.  Donner à entendre une voix jamais écoutée, pour que demain peut-être d'autres voix puissent s'élever hors du théâtre.

La Nuit juste avant les forets parle aussi de l'émigration, du désir mercantilisé, du travail "mondialisé", du totalitarisme, du racisme "ordinaire", d'un socialisme idéal mais avec des mots simples et apolitiques.

Scénographie et traitement de l’espace

 L’action de La Nuit…  se déroule dans l’espace indissocié d’une ville contemporaine.

A la tombée de la nuit, le protagoniste erre seul dans les rues désertes. Cet homme est une sorte de nomade moderne, sans point d’attache, dont le chez-soi est tour à tour chambre d’hôtel, foyer, squat ou café.

Les lieux traversés rappellent des souvenirs de rencontre, évanouies dans l’espace et dans le temps. Impossible de revenir en arrière, le temps et l’espace semblent procéder de la même logique : irréversible et linéaire.

Le dispositif scénographie de David Christophe est composé de tubes suspendus dans l’espace, dont la disposition apparemment aléatoire fragmente l’espace en petites zones, clairières, placettes, rues, à travers lesquelles évolue le comédien. La dimension, la verticalité et l’aspect rude des tubes, dont le traitement abstrait rappelle aussi bien l’écorce d’un bouleau que le montant griffé d’un échafaudage, souligne encore la solitude du personnage.

Images d’une architecture déshumanisée, ces barres verticales – gratte-ciel, mât, lampadaires – s’opposent au mouvement ; puis se plient aux rêves de l’homme, deviennent leur support (hamac, perchoir, tronc d’arbre), s’animent momentanément sous son action, se fragilisent, cèdent la place... pour toujours revenir à leur disposition initiale, dure, inerte, écrasante, dans leur inaccessible altérité.